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Société Générale se résout à céder sa filiale Rosbank à son ancien propriétaire

La pression aura été trop forte. Les massacres en Ukraine, le déploiement de l’armée russe dans le Donbass en vue d’une offensive majeure, une montée crescendo des sanctions à l’encontre de Poutine, voire le récent placement de la Russie en défaut sélectif par l’agence de notation S&P…. Société Générale a finalement décidé de tirer un trait sur ses activités bancaires russes.

Dans un communiqué diffusé ce matin, la banque annonce un accord en vue de céder la totalité de sa participation dans sa filiale bancaire Rosbank et ses filiales russes d’assurance, à Interros Capital, l’ancien actionnaire de Rosbank, filiale d’Interros, principal actionnaire de Norilsk Nickel, le plus grand producteur de nickel au monde.

Ancien (bref) vice-premier ministre de Boris Elstine, en charge des privatisations, le propriétaire d’Interros, Vladimir Potanin, l’un des hommes les plus riches de Russie, fait partie de ses oligarques qui échappent encore aux sanctions, tant européennes qu’américaines. « Cet accord respecte à la lettre les sanctions européennes et américaines », précise bien une source de la banque.

Une option de sortie diffusée dès le départ

Cet accord de Société Générale est « le fruit de plusieurs semaines de travail intensif », précise le communiqué, entendu que la banque française avait pris sa décision stratégique de quitter la Russie aux premières heures de la guerre en Ukraine. Elle avait d’ailleurs été la première banque française à communiquer sur l’impact financier d’une éventuelle « expropriation » le 3 mars dernier.

Entre-temps, la banque s’est montrée très prudente dans sa communication, se situant en avant sa responsabilité vis-à-vis de ses salariés et clients en Russie. Jusqu’à pousser, ici ou là, des critiques sur sa réserve. Mais le choix avait été fait. Restait à le mettre en musique et trouver un repreneur « acceptable ».

La finalisation de cette transaction devrait « intervenir dans les prochaines semaines ». C’est la première banque européenne très exposée à la Russie à annoncer son retrait du marché russe. La banque UniCredit évoque son côté des scénarios de sortie.

Les autres banques françaises, comme BNP Paribas ou Crédit Agricole ont également annoncé l’arrêt de leurs activités qui étaient toutefois limitées aux métiers de banque d’investissement et de financement, un périmètre plus facile à gérer. Rien à voir donc avec Rosbank qui compte quelque 12.000 salariés et deux millions de clients actifs en Russie.

Un impact de 726 millions d’euros sur le ratio de solvabilité

Selon la banque, l’impact de cette vente de ses activités russes devrait être d’environ 20 points de base sur le ratio de capital CET1 (fonds propres « durs »), soit 726 millions d’euros. C’est donc nettement moins que l’impact de 50 points de base (1,8 milliard d’euros), avancé le 3 mars dernier.

Il s’agit, pour l’essentiel, de la dépréciation de la valeur nette comptable des actifs cédés, qui sera « largement » compensée par la déconsolidation de l’exposition locale de la banque sur la Russie (15,4 milliards d’euros d’exposition « en cas de défaut ») et le versement d’un montant non précisé par l’acquéreur mais qui comprend le remboursement d’une dette commandée accordée par Société Générale à Rosbank (500 millions d’euros).

La dépréciation sur les actifs russes s’élève à quelque 2 milliards d’euros, soit une valeur comptable nette récupérée à zéro. Un élément exceptionnel négatif de 1,1 milliard d’euros, sans impact sur le ratio de solvabilité, sera également enregistré, lié « à la reprise normative en compte de charge de la réserve de conversion ». En clair, une perte exceptionnelle liée à la dépréciation du rouble. Au total, la facture s’élève donc à 3,1 milliards d’euros.

Une décision largement attendue par les marchés

Ces charges et éléments exceptionnels seront portés sur les comptes du premier semestre, clôturés au 30 juin. Elles ont déjà été largement prises en compte par les marchés : le titre de Société Générale un perdu depuis le déclenchement des hostilités en Ukraine près d’un quart de sa capitalisation en Bourse, soit 7,7 milliards d’euros évaporés en Bourse sur la périodes.

Lundi matin, l’annonce a été retenue en Bourse par un rebond de près de 7% du titre à 23,3 euros… bien loin néanmoins de certains objectifs de cours de 48 euros de certains analystes aux lendemains de la publication des résultats 2021. « La Bourse apprécie davantage les décisions tranchées que les demi-mesures face à un conflit qui promet de s’éterniser »note d’ailleurs un gérant.

« La signature d’un accord pour la vente de sa filiale russe Rosbank n’est pas importante dans la bonne direction. Cependant, cette transaction doit encore être approuvée dans les semaines à venir et nos inquiétudes concernant les dégradations du consensus et le risque d’élections françaises restent à court terme »commente Flora Bocahut, analyste financier chez Jefferies.

La banque a pris soin également de confirmer l’ensemble de sa politique de distribution de distribution au titre de l’exercice 2021, à savoir un dividende de 1,65 euro par action (soit un rendement de 7% au cours actuel) et un programme de rachat d’actions de 915 millions d’euros.

Une stratégie tournée vers l’Est remise en question

Quitter la Russie est une décision lourde pour la Société Générale qui avait ces dernières années redéployer sa stratégie de banque de détail à l’international autour de trois pays, la Russie, la République Tchèque et la Roumanie (après s’être désengagée de la Pologne et des Balkans). Et la Russie représente(ait), et de loin, son principal actif à l’international. Ces trois marchés étaient alors par la banque comme « des moteurs de croissance »pesant quelque 20 % du chiffre d’affaires de l’ensemble du pôle Banque de détail du groupe, avec quelque 6 millions de clients (2 millions dans chacun des trois pays).

Malgré les sanctions imposées à la Russie en 2014, à la suite de l’annexion de la Crimée, la Société Générale avait toujours affiché sa sérénité à l’égard de sa filiale en mettant en avant sa gestion « autonome » et des normes « rigoureux » en matière de conformité.

L’aventure russe pour la banque française débutera dès 2006 alors que le gouvernement russe souhaiterait attirer les investisseurs internationaux. C’est aussi l’époque où la banque centrale russe avait décidé de faire le ménage dans un secteur bancaire aussi corrompu que fragmenté. Mission d’ailleurs largement réussie.

Dix ans d’efforts

Malgré la mauvaise réputation du pays, la Société Générale, alors dirigée par Daniel Bouton, a décidé de relever le défi en prenant tout d’abord 10 % de Rosbank pour finalement acquérir 99,98 % de la banque auprès de Vladimir Potanin, le tout pour un investissement total de 4 milliards de dollars. Les marges très élevées dégagées en Russie ont, semble-t-il, balayé les réticences en interne.

La banque française connue, il est vrai, bien le pays et fût l’une des premières banques occidentales à ouvrir un bureau à Moscou dans les années 70. Et elle a su gérer des mœurs et coutumes ingérables en une imposante disciple de fer dans sa filiale et en négociant au mieux des méandres de la politique russe, comme lors de l’arrestation (et le licenciement) en 2013 du patron de Rosbank, depuis blanc de toutes accusations. Au total, il aura fallu attendre dix ans pour que la filiale Rosbank louable et devienne un axe de développement pour le groupe.

Las, la guerre en Ukraine a ananti tous ces espoirs. Et le marché « le plus prometteur de ces dernières années » est devenu un cauchemar, brisant net la belle remontée en Bourse de la banque et la confiance retrouvée des investisseurs dans la stratégie du groupe dirigé par Frédéric Oudéa.

Ce qui a renvoyé d’ailleurs à la délicate question du risque réputationnel, et de son coût, lié aux investissements d’une banque. Il est aujourd’hui facile de se poser la question de la présence de la banque en Russie, mais cette thématique n’a jamais été imaginée antérieurement, du moins notoirement, par les parties concernées ou les analystes financiers (ou même ESG).

La banque risque même la double peine : elle encore très présente en Tchéquie et en Roumanie alors que les pays de l’est européen seront les plus touchés par la guerre en Ukraine et le chapelet de sanctions qui s’abat sur la Russie. Le pire est toujours à prévoir.