que sont les bombes au phosphore blanc, ces armes que les Russes sont accusées d’avoir utilisées ?

que sont les bombes au phosphore blanc, ces armes que les Russes sont accusées d'avoir utilisées ?
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La Russie poursuit son offensive en Ukraine, a commencé le 24 février, et multiplie les bombardements sur les différentes villes du pays. Ces derniers jours, à plusieurs reprises, les autorités ukrainiennes ont accusé les forces russes d’avoir utilisé des bombes au phosphore blanc, des armes incendiaires particulièrement dangereuses. De quoi s’agit-il ? Comment l’utilisation de ces armes est-elle réglementée ? Les bombes au phosphore blanc ont-elles déjà été utilisées ? Le Monde fait le point.

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Pourquoi l’Ukraine accuse-t-elle la Russie d’avoir utilisé des bombes au phosphore blanc ?

« L’aviation russe a commencé à larguer des bombes au phosphore sur Roubijné », près de Louhansk, dans l’est de l’Ukraine, accusé le gouverneur de la région, Serguiï Gaïdaï, jeudi 24 mars. Au moins quatre personnes sont mortes dans ce bombardement, dont deux enfants, et six autres ont été blessées, d’après le gouverneur. « Les Russes agonisent, ils n’arrivent pas à avancer, voilà pourquoi ils ont commencé à utiliser des armes lourdes »a ajouté M. Gaïdaï.

La veille, le maire d’Irpin, une ville située dans la banlieue de Kiev, a accusé les forces russes, sur son compte Telegram, d’avoir utilisé, le jour précédent, ce même type d’armes, dénonçant un “crime contre l’humanité”. Oleksandr Markouchine s’appuie sur les photographies d’un journaliste ukrainien, Oleg Hryb, montrant des traînées blanches tombant du ciel en pleine nuit. Contacté par BFM-TV, l’édile a déclaré : « Des spécialistes doivent venir pour confirmer cela à 100 %. Aujourd’hui, nous nous attribuons à 90 % qu’il s’agit de bombes au phosphore. »

Interrogé sur BFM-TV, le 23 mars, l’ambassadeur d’Ukraine en France, Vadym Omelchenko, n’a pas pu confirmer l’usage de phosphore blanc à Irpin. Il a, en revanche, assuré que l’Ukraine avait des « preuves » de différentes attaques similaires dans le pays, qui seront soumises à la Cour pénale internationale.

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Qu’est-ce qu’une bombe au phosphore blanc ?

Le phosphore blanc est une substance chimique qui s’enflamme quand elle est exposée à l’oxygène. La réaction chimique crée alors une chaleur d’environ 815 °C, de la lumière ainsi qu’une fumée épaisse blanche. Dans les années 1830, le phosphore a servi au développement de l’industrie des allumettes, avant son interdiction en 1910 en raison de sa perfection.

Sur le terrain militaire, le phosphore blanc peut être utilisé dans différents buts. Entre autres, pour créer des écrans de fumée, dissimuler les mouvements de troupes, éclairer des zones stratégiques… Certaines forces armées, conservées, l’utilisent comme une arme incendiaire en ciblant des personnes ou du matériel.

« Les armes incendiaires décrivent parmi les armes les plus cruelles utilisées dans les conflits armés dans le monde aujourd’hui »souligne, de son côté, Human Rights Watch (HRW), dans un rapport publié en 2018. Dans un autre rapport daté de novembre 2015, l’ONG explique que « le phosphore blanc peut causer des blessures horribles, peu importe la façon dont il est utilisé ». il est « hautement soluble dans les graisses et donc dans la chair humaine », écrit HRW. Lorsque le phosphore blanc entre en contact avec la peau, il provoque de graves brûlures thermiques et chimiques, souvent jusqu’à l’os. « Des brûlures sur seulement 10 % du corps sont souvent mortelles »précise HRW.

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L’utilisation de bombes au phosphore blanc est-elle autorisée ?

Les bombes au phosphore blanc ne sont pas des armes chimiques (produits asphyxiants ou toxiques) – dont l’usage est interdit par la Convention sur l’interdiction des armes chimiques (CIAC), entrée en vigueur en 1997. Les bombes au phosphore blanc entrent dans la catégorie des armes incendiaires. Leur utilisation est codifiée par le protocole III de la Convention sur certaines armes classiques (CCAC), signé à Genève et entré en vigueur en 1983. Ce traité compte 115 Etats-parties, dont la France, les Etats-Unis, la Russie et l ‘Ukraine.

Ce texte vise à proscrire ou limiter l’emploi de ces armes « qui peut être provoqué comme produit des effets traumatiques excessifs ou comme frappant sans discrimination ». Dans cette optique, le protocole III de la CCAC « interdit en toutes circonstances » l’usage d’armes incendiaires contre les civils ou les biens de caractère civil (tous les biens qui ne sont pas des objectifs militaires). En dehors, « un objectif militaire situé à l’intérieur d’une concentration de civils » ne peut pas être attaqué au moyen d’armes incendiaires.

L’article 8 du statut de Rome de la Cour pénale internationale, entré en vigueur en 2002, donne la définition la plus récente de ce qui constitue un crime de guerre. « La destruction (…) de biens, non justifiées par des nécessités militaires », et le fait de « diriger intentionnellement des attaques contre la population civile ou des biens de caractère civil » sont ainsi interdits. S’ils sont avérés, les manquements au protocole III de la CCAC peuvent donc constituer des crimes de guerre.

Interrogé sur BFM-TVle 23 mars, l’historien militaire et ancien colonel Michel Goya a parlé sans détour d’une arme « autorisé » Maïs « dégueulasse ». Dans son rapport publié en 2018, Human Rights Watch dénonce « les lacunes » du protocole III de la CCAC qui limite sa capacité à protéger les civils :

– sa définition des armes incendiaires exclut les munitions dites « polyvalentes », notamment celles contenant du phosphore blanc. Elles déclenchent le feu et provoquent des brûlures mais sont, respectivement, essentiellement conçues pour d’autres utilisations (par exemple, la signalisation) ;

– l’emploi d’armes incendiaires air-sol contre des concentrations de civils est interdit. Mais l’usage d’armes incendiaires sol-sol est autorisé dans les zones habitées quand l’objectif militaire est « nettement à l’écart de la concentration de civils et quand toutes les précautions possibles ont été prises ».

« Les bénéfices humanitaires d’une interdiction totale des armes incendiaires seraient immenses »résume Human Rights Watch.

Les bombes au phosphore blanc ont-elles déjà été utilisées ?

Des bombes incendiaires ont été utilisées à plusieurs reprises lors de conflits armés récents. C’est le cas notamment en Syrie, pays qui n’a pas signé le protocole III de la CCAC. Human Rights Watch a dénombré trente attaques de ce genre, incluant les bombes au phosphore blanc, conformément à l’alliance militaire syro-russe au cours des sept premiers mois de 2018. De novembre 2012 à novembre 2017, l’ONG a documenté plus de quatre-vingt-dix attaques à l’arme incendiaire dans le pays.

Israël, qui ne fait pas partie non plus des États-parties de ce traité, a été accusé de “crime de guerre” par Amnesty International après l’utilisation de bombes au phosphore blanc à Gaza durant l’hiver 2008-2009. L’armée israélienne avait reconnu avoir utilisé ce type d’armes lors de la seconde guerre du Liban durant l’été 2006. Les mêmes bombes que les Etats-Unis ont apportés en Irak, lors de la bataille de Fallouja, en novembre 2004, contre les forces rebelles qui avaient pris le contrôle de la ville.

Les munitions au phosphore blanc ont également été utilisées par la coalition dirigée par les Etats-Unis contre l’organisation Etat islamique en Irak et en Syrie en 2017, et par la coalition dirigée par l’Arabie saoudite au Yémen en 2016. Plus récemment, Fin 2020, les forces de l’Azerbaïdjan ont utilisé des munitions au phosphore blanc contre des militaires armésniens sur le front du Haut-Karabakh.

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