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pourquoi ce n’est pas demander une bonne nouvelle

La pénurie de semi-conducteurs qui handicape de nombreuses industries depuis la pandémie serait-elle enfin en voie d’amélioration ? Plusieurs signaux permettent en tout cas de le penser. Les uns après les autres, les fabricants de puces affirment constater un ralentissement de la demande, et disent prévoir un ajustement de leurs investissements en fonction.

Nvidia, Intel… les fondeurs de puces en alerte

En juin, Micron Technology, un fabricant de puces mémoires américain, a réduit de 20 % le montant de ses ventes prévisionnelles pour le troisième trimestre, à 7,2 milliards de dollars.

Chez Intel, le directeur financier David Zinsner a annoncé que les perspectives du second semestre s’étaient dégradées et que l’entreprise allait ajuster ses dépenses et investissements en fonction de cette nouvelle donnée.

Même son de cloche du côté de Nvidia, qui a vu son action chuter de 48% depuis le début de l’année et a annoncé freiner les recrutements après avoir constaté un ralentissement de la demande sur deux de ses marchés stratégiques, le minage de cryptomonnaies et les jeux vidéo.

Pourquoi la demande de semi-conducteurs est en train de se tasser

« La pénurie de puces est causée par un déséquilibre entre l’offre et la demande. Les contraintes qui pèsent sur l’offre n’ont pas changé, mais la demande est incontestablement en train de ralentir. En effet, la hausse des ventes d’ordinateurs constatée depuis que la pandémie arrive à son terme, ce qui touche directement Intel et AMD. En parallèle, les investissements dans le minage de bitcoin sont en baisse : Nvidia en est fortement affecté. Enfin, la demande pour les puces mémoires est également en train de se tasser, ce qui a des conséquences sur une entreprise comme Samsung », résume David Yoffie, un professeur à la Harvard Business School ayant servi au sein du conseil d’administration d’Intel.

Confrontés à un panel d’activités limitées, à une dépendance accrue à leurs appareils électroniques pour leur loisir et le travail, et prévoyant d’un surplus d’argent à dépenser, nombre d’individus ont en effet profité de la pandémie pour renouvelé leur smartphone, leur ordinateur et autres gadgets technologiques, entraînant un pic de la demande dans ces deux industries.

Mais alors que la situation se normalise et que le retour de l’inflation conduit de nombreux consommateurs à réduire leurs dépenses, on constate la fin de cette flambée, ce qui allège la pression sur l’offre de puces.

Tassement des ventes de PC et mobiles, plongeon des cryptomonnaies

Le cabinet IDC prévoit ainsi que les ventes de PC dans le monde vont décroître de 8% cette année, tandis que Gartner table sur une chute des ventes de smartphones de plus de 7%. Ordinateurs et smartphones sont responsables respectivement pour 30 % et 20 % de la demande mondiale de puces, et l’appétence pour ces appareils pourraient encore décroître si l’économie mondiale entre en recul.

Le marché des cryptomonnaies connaît de son côté des temps difficiles. En mai, Luna/UST, un stablecoin adossé au dollar parmi les plus populaires du marché, s’est effondré de manière spectaculaire, coûtant des dizaines de milliards de dollars aux investisseurs. Le cours du bitcoin a quant à lui décroché de 60% par rapport à son pic historique de novembre dernier. Le minage influence directement sur la demande de puces : en 2021, un microprocesseur (GPU) vendu sur cinq a servi au minage de la blockchain Ethereum.

Enfin, les sanctions américaines visant à limiter l’accès de la Chine aux puces les plus avancées entraînent également un fléchissement de la demande, puisque l’Empire du Milieu constitue le premier marché mondial pour les semi-conducteurs. Des sanctions mises en place sous l’administration Trump et maintenues par l’administration Biden limitent en effet la capacité des entreprises chinoises à acheter des puces comportant de la technologie américaine.

Les États-Unis font également pression sur des entreprises étrangères, comme le néerlandais ASML et le taïwanais TSMC, numéro un mondial des fondeurs de puces, pour qu’elles cessent de vendre aux entreprises chinoises. Le Département du Commerce américain cherche à étendre les mesures restrictives prises par l’administration Trump.

Vers des puces meilleur marché ?

Conséquence de ce fléchissement de la demande : le prix des semi-conducteurs commence enfin à diminuer. Le cabinet d’intelligence de marché TrendForce prévoit ainsi une chute du prix des puces mémoires de 10 % au troisième trimestre, tandis que Samsung a annoncé qu’il envisageait de baisser le prix de ce type de puces pour le second semestre 2022.

Selon certaines estimations, le prix des puces graphiques a, quant à lui, déjà diminué de 57% depuis janvier. Cette baisse est cependant à nuancer, dans la mesure où elle ne concerne pas tous les types de puces, selon Mike Demler, un analyste indépendant spécialisé dans l’industrie des semi-conducteurs.

« Tout dépend de quel type de puces mémoires on parle. Le prix des technologies qui vieillissent finit toujours par baisser, mais je ne m’attends pas à une diminution du prix des dernières générations, comme les puces GDDR6 et DDR5. On s’attend d’ailleurs à une hausse du prix des processeurs Intel. »

Malgré les républicains, les 52 milliards du Chips Act restent d’actualité

Si elle constitue une bonne nouvelle pour les industries confrontées aux pénuries de puces et aux consommateurs, cette évolution peut-elle mettre en danger le Chips Act ? L’administration Biden essaie actuellement de faire passer cette loi afin de soutenir l’augmentation de la production de semi-conducteurs sur le sol américain : de 37 % de parts de marché en 1990, celle-ci est en effet aujourd’hui tombée à 12 %.

Le Chips Act se heurte toutefois à des hésitations de la part des Républicains, qui, bien que séduits par la volonté de restaurer la suprématie américaine sur les puces et de contrer la Chine, rechignent à augmenter davantage d’argent public… et à accorder des succès législatifs à l’administration démocrate quelques mois seulement avant les élections de mi-mandat.

Ce plan d’investissement prévoit ainsi de débloquer pas moins de 52 milliards de dollars sous forme de subventions à l’industrie et de bourses consacrées à la recherche et au développement sur une période de cinq ans, ainsi qu’un crédit d’impôt de 25 % pour les entreprises qui construiraient des usines aux États-Unis.

Preuve que la volonté d’entraver la montée en puissance de la Chine sur les puces reste intacte, cette loi doit en outre exclure l’accès aux subventions toute entreprise qui compterait s’en servir pour renforcer ses capacités de production en Chine.

Le projet de loi s’est cependant concrétisé cette semaine, en dépit du début de rééquilibrage constaté sur le marché. Chuck Schumer, leader de la majorité démocrate au Sénat, a soumis le projet à un vote préliminaire dans la journée de mardi, obtenant 64 voix contre 34, et ouvrant ainsi la voie à un vote définitif au Sénat et à la Chambre des Représentants pour passer définitivement la loi. Ce vote pourrait avoir lieu avant la fin de la semaine prochaine.

Les relocalisations industrielles se poursuivent dans le monde

Il est même peu probable que les entreprises qui ont décidé d’augmenter leurs capacités de production aux États-Unis et en Europe revoient leur copie, selon Mike Demler.

« TSMC investit en Arizona, Samsung a construit une nouvelle usine au Texas, Globalfoundries et STMicroelectronics font de même à Crolles, en France… Si des retards peuvent survenir, je ne m’attends pas à ce que ces entreprises reconsidèrent leurs plans de croissance. »

Et ce, pour plusieurs raisons. D’une part, la pénurie de puces n’est pas un phénomène unifié, mais une crise complexe et multifacettes, qui recouvre de nombreuses réalités différentes. Ainsi, les puces utilisées par l’industrie automobile ne sont par exemple pas les mêmes que celles auxquelles recourent l’électronique haut de gamme, et les blocages sont dus à des raisons différentes. Or, si la situation s’améliore dans certains secteurs, elle demeure difficile ailleurs.

Ainsi, la demande pour les puces qui équipe les centres de données demeure soutenue, de même que celle pour les puces automobiles. Et la conversion de cette industrie au véhicule électrique, qui demande davantage de puces que son homologue thermique, signifie qu’elle n’est pas près de faiblir.

Trop grande dépendance à la Chine et à Taiwan (menacée par la Chine)

D’autre part, la construction de nouvelles usines aux États-Unis et en Europe n’est pas vraiment motivée par la pénurie actuelle, puisqu’il va de toute façon falloir des années avant que ces nouvelles fabriques puissent commencer à produire, mais plutôt par l’inquiétude que suscite l’hyperconcentration de l’industrie en Asie du Sud-Est, et en particulier à Taïwan, sous la menace permanente d’une invasion chinoise.

« Fort de l’expérience acquise au cours des deux dernières années, tout le monde dans l’industrie s’inquiète de la dépendance excessive à TSMC, de la concentration des capacités de production à Taiwan et de la trop forte dépendance des chaînes de valeur mondialisées aux producteurs chinois. Les efforts visant à réduire la dépendance de l’industrie à la Chine et à Taïwan vont donc se poursuivre », conclut David Yoffie.