Le boycott des sponsors par Kylian Mbappé va-t-il entraîner une révolution des droits d’image ?

Le boycott des sponsors par Kylian Mbappé va-t-il entraîner une révolution des droits d’image ?
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Quand il enfile ses crampons, on ne parle que de Kylian Mbappé. Et même quand il reste en chaussons, on continue à parler de lui. Ce mardi, l’attaquant du PSG a manifesté une tempête jusqu’au sommet de la FFF sans bouger de sa chambre de Clairefontaine, où « Kyky » et ses collègues préparent leurs matchs amicaux contre la Côte d’Ivoire ce vendredi à Marseille, puis l’Afrique du Sud mardi à Nice.

En ne se présentant pas aux séances de « shooting » pour les marques partenaires de la Fédé, le champion du monde 2018 a fait dérailler un plan qui jusqu’à présent se déroulait presque sans accroc. Il semble que seuls certains sponsors soient l’objet du courroux de la star de 23 ans. Le Parisien citez Coca-Cola, KFC ou encore BetClic, un opérateur de paris sportifs en ligne.

Dans un communiqué envoyé mercredi à l’AFP, le clan Mbappé indiquait que cette démarche « n’était en rien une rébellion ». Plutôt une protestation contre une convention signée depuis 2010 par chaque international français avant sa première cape, qui consigne les engagements du joueur à l’égard des partenaires de la FFF, et indique qu’il recevra 25.000 euros par match disputé s’il les respecte . « Les conditions de cette convention ne permettent plus de développer l’image du football dans le respect des valeurs que peuvent porter l’institution, mais aussi de celles propres à chaque joueur de l’équipe », poursuit le communiqué, assez nébuleux.

Nourriture saine oui, paris sportifs bof

Quelles sont les « valeurs » prônées par le natif de Bondy, en Seine-Saint-Denis ? Déjà une nutrition saine dès le plus jeune âge, comme l’indique son partenariat désormais évolué avec Good Goût, une marque d’alimentation bio pour bébés et enfants, ou son engagement dans sa fondation, Inspired by KM. Beaucoup moins les paris sportifs, dont plusieurs enquêtes récentes ont montré qu’ils avaient une fâcheuse tendance à vider les portefeuilles des jeunes les moins fortunés.

Mbappé apparaît cependant toujours dans les pubs Unibet, sponsor du PSG, en attendant peut-être la renégociation d’un contrat qui expire en juin ou, plus probablement, son départ pour le Real Madrid.

Avec son boycott de mardi, le probable futur Ballon d’Or aurait aussi voulu alerter sur la redistribution des bénéfices des opérations anticipées par la FFF qu’il aimerait voir diriger davantage vers le « foot d’en bas ». « Je suis en totale résonance avec Kylian Mbappé, qui est non seulement le meilleur joueur du monde mais aussi un citoyen », se félicite Eric Thomas, président de l’Association française de football amateur (AFFA) et ancien candidat à la présidence de la Fédération.

Un enjeu aussi pour le football amateur

« Il a une vraie réflexion sur le rôle sociétal du football. L’argent devrait revenir au foot amateur qui est en train de mourir, ou ce n’est pas le cas. Les revenus de ces opérations vont à la FFF, aux instances et au foot professionnel. » Autant dire que le Tourangeau ne croit pas Noël Le Graët, dont il est un farouche opposant, lorsque le Breton assure dans L’Équipe que « tout ce qui est recettes [de ces opérations] va au football amateur [90 millions d’euros cette saison] et à la formation ».

Le patron de la Fédé, qui a tenté en vain de convaincre Mbappé d’honorer ses engagements mardi, n’entend pas sévir contre son joyau. « Il y aura une lettre des avocats qui va lui être traduite ainsi qu’à son avocate [Delphine Verheyden], assure-t-il. On va voir point par point ce qui pose problème. On souhaite améliorer les choses et que les gens soient contenus, sponsors et joueurs. »

Une convention trop décalée par rapport à la réalité actuelle des Bleus

Le « s » à « joueurs » est important. Car Mbappé pourrait créer une jurisprudence et susciter des envies de boycott chez ses coéquipiers qui jusqu’à présent n’osaient pas snober certaines séances photo ou vidéo. Quoi qu’il en soit, l’actuelle convention, née sur les cendres d’une Coupe du monde 2010 aussi désastreuse sportivement qu’en termes d’images, a certainement vécu.

« Après Knysna, on est au fond du trou, donc les joueurs acceptent tout, rappellent un fin connaisseur des rouages ​​fédéraux. Aujourd’hui, ils sont champions du monde, ils ont un palmarès, ils sont en position de force. » « Si la Fédé n’a pas donné suite à leurs réclamations depuis, c’est normal que le boomerang lui revienne dans le visage », enchaîne un autre témoin, sous couvert de l’anonymat.

Kylian Mbappé est vu comme un trésor par la FFF, dans les bureaux comme sur les terrains.
Kylian Mbappé est vu comme un trésor par la FFF, dans les bureaux comme sur les terrains. – Franck Fifre / AFP

Car le coup d’éclat de Mbappé mardi à Clairefontaine n’a rien d’un éclair dans un ciel sans nuage. Il y a plusieurs années déjà que les 25.000 euros par match « seulement » attribués pour des campagnes en faveur de marques internationales qui brassent des millions (comme pas mal de Bleus avec leurs clubs) font tousser certains joueurs et leur entourage.

Et là, plus question de chevaliers blancs qui se battent pour sur ne sait quelles valeurs. Double championne du monde (1998, 2018) et double championne d’Europe (1984, 2000), l’équipe de France actuelle n’a plus rien à voir avec celle, vierge de titres et à la ramasse sportivement, qu’a connue Henri Emile lorsqu’il a intégré la FFF en 1972.

Après le Mondial 1978 en Argentine, l’ancien adjoint de huit sélectionneurs a vu Michel Platini, via son imprésario Bernard Genestar, et Jean-Claude Darmon, alias « le plus grand argentier du foot français », dealer la règle du « un tiers pour les joueurs – un tiers pour la Fédé – un tiers pour Darmon et Genestar ». Les temps ont changé, les sommes perçues par les Bleus ont supposément gonflé mais certaines idées de l’époque pourraient encore inspirer les décideurs contemporains.

« Réglementairement, sur les photos, il y avait huit joueurs au minimum, pour ne pas qu’il n’y ait toujours les mêmes trois ou quatre stars, comme on le voit trop aujourd’hui, reprend Henri Emile. C’est pour ça je pense que Mbappé a dû dire que ça allait trop loin parce qu’on le voit sur toutes les photos. Avant le Mondial Mexicain [1986], Tigana avait râlé car il considérait qu’il était sur toutes les photos et il a demandé à voir les contrats. Ça a traîné et la veille de notre départ au Mexique, on n’avait plus de nouvelles de lui, il refusait de partir. On a fini par le retrouver et le calmer, mais ça montre que les incidents de cette nature ne datent pas d’hier. »

Le désormais octogénaire, ex-homme à tout faire des Bleus, se rappelle « avoir refusé un contrat avec une marque de farine qui voulait que les joueurs soient filmés en tenue de boulangers ». Ou encore avoir retoqué l’offre « d’une marque américaine de restauration qui voulait faire une pub avec la voiture des joueurs qui s’arrête pour aller manger un sandwich ».

Un problème « pas simple d’un point de vue juridique »

Emile a vu le foot évaluer, les entourages des joueurs s’étoffent et se spécialisent. Rien d’étonnant à ce que des avocats décortiquent la convention liant la FFF à ses internationaux, jusqu’aux notes de bas de page rédigées en corps 2. « Le problème posé n’est pas simple d’un point de vue juridique, convient Me Jean-Jacques Bertrand, spécialiste du droit du sport, qui a notamment accompagné Luzenac dans sa lutte contre la Fédé et la LFP. Vous avez un mélange de droits personnels et collectifs qui se percutent et, au milieu de ça, des droits dominants et d’autres moins dominants. »

« Es complicat », comme on dit en Ariège, entre les conventions liant un international français à son club, à sa sélection via la FFF ou encore à ses sponsors personnels. « Et au-dessus de tout ça vous pouvez avoir ce qu’on appelle une clause de conscience, ajoute Me Bertrand. Si quelque chose heurte vos convictions sociales, politiques ou religieuses, votre éthique, il y a là aussi matière à trouver la possibilité d’un refus. Cela ne veut pas dire qu’il est motivé, mais vous pouvez au moins le mettre en avant. »

Un boycott mûrement réfléchi

Pour l’avocat, Mbappé ne s’engage pas dans ce bras de fer avec la Fédé sans argument. « Delphine Verheyden est quelqu’un de sérieux, je ne la vois pas donner un conseil ou un avis sans être sûre d’elle. » Cela semble aussi l’avis de Noël Le Graët, que l’on a déjà connu plus corrosif. « Il y aura une autre opération avec les sponsors, à la rentrée, avant d’aller à la Coupe du monde, at-il lancé dans L’Équipe. Je vous assure qu’à ce moment-là, tout sera réglé. » Avec une convention dépoussièree et plus favorable aux joueurs ?

Mbappé dans ses oeuvres

Depuis sa toute première sélection en mars 2017, Kylian Mbappé donne ses primes aux associations caritatives. En 2018, il avait ainsi versé son bonus de champion du monde, soit 350.000 euros, à Premiers de Cordée, qui vient actuellement en aide à 10.000 enfants malades. Le jeune joueur était devenu l’un des parrains de l’association dès l’année précédente, alors qu’il était tout juste majeur, par l’intermédiaire de l’ancien journaliste de TF1 Christian Jeanpierre, proche de ses parents.

« Kylian cherchait une association qui lui correspondait et faisait du foot avec des enfants, c’est ce qu’il avait envie de faire, souligne la structure basée au Stade de France. Son arrivée nous a permis de prendre une dimension nationale, d’avoir de la trésorerie, de lancer de nouveaux projets. Avec son don de 2018, nous avons financé pour cinq ans une éducatrice à plein temps. Mais le plus important pour nous, c’est qu’il vient pour nos opérations à l’hôpital. Il vient, il joue au pied pendant 1h30 puis il signe des autographes. »

S’il contribue aux finances et aux projets de Premiers de Cordée ainsi qu’à ceux de sa fondation Inspiré par KM, Mbappé aide aussi parfois d’autres associations. Lors du premier confinement, en mars 2020, la Fondation Abbé-Pierre avait indiqué avoir reçu « un très gros don » dont le montant n’avait pas été communiqué, pour aider les personnes les plus fragilisées par la crise sanitaire.

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